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« La langue des cimetières » : l’oraison funèbre d’un "francophone" pour le "patois" limousin

par Magalí - 8/05/2006 -

Jean-Marie Borzeix est Président du Festival des Francophonies en Limousin. Il est l’auteur d’un livre récemment publié intitulé « Les carnets d’un francophone ». C’est à ce titre qu’il était l’invité d’Antoine Perraud, le 20 avril, dans l’émission « Tire ta langue » sur France Culture.

Voici en réaction le « còp de gula » de Jean-Pierre Cavaillé.

Si vous parlez l’occitan limousin et écoutez France Culture, vous avez sans doute appris le 20 avril, grâce à l’émission d’Antoine Perraud Tire ta langue, que vous n’existez plus, que vous êtes morts et enterrés depuis longtemps et sans rémission. En effet, Jean-Marie Borzeix, ex directeur de France Culture présentant ce jour là son ouvrage Les carnets d’un francophone (Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu Autour, 2006), évoqua son enfance sur le plateau de Millevaches et parla avec émotion d’une langue dont il dit qu’elle mourut dans les années d’après guerre, sans bruit et pour toujours : le « patois limousin », car c’est ainsi qu’il préfère la nommer, assura-t-il, sans plus d’explication. Antoine Perraud n’y trouva rien à redire, mais il faut dire que telle n’était pas du tout la question : il s’agissait, une fois de plus, uniquement, de chanter les louanges de la francophonie et la référence au « patois limousin » n’avait en réalité d’autre fonction que de montrer que le français lui-même est mortel et de communiquer ce sain frisson, idéologiquement correct, aux citoyens auditeurs. Ainsi, cars amics, vous êtes morts ; morts, tous ceux qui parlez pourtant encore sur les marchés et dans les villages ; morts, vous qui enseignez, qui apprenez ; morts qui écrivez ou qui chantez la langue. Morts, à l’Institut d’Etudes Occitanes, morts les enfants de Calandreta lemosina, morts, aux éditions du chamin de San Jaume, à la revue Lemouzin, mort, à la Librairie de Porte Panet à Limoges... Vous êtes morts, donc vous n’avez plus rien à dire, plus aucun droit, plus aucune revendication culturelle à faire valoir, sinon peut-être, à la limite, au titre de la muséographie et du patrimoine de nos aïeux. Avant que vous ne disparaissiez tout à fait, comme ces esprits tourmentés des défunts en attente du repos éternel que vous êtes, tout au plus vous pourra-ton confier l’entretien du cimetière. La place est libre ainsi, libérée pour ouvrir grand les portes et les oreilles aux seuls, incomparables, infinies délices de la francophonie.

Je voulus en savoir un peu plus et me procurai aussitôt le petit livre de Jean-Marie Borzeix, et j’y trouvai en effet un petit chapitre intitulé précisément, « La langue des cimetières » : « aujourd’hui, dans mon pays qui fut de langue d’oc, les cimetières sont presque les seuls endroits, à condition de rester silencieux et de tendre l’oreille, où l’on perçoive encore les modulations de la langue défunte » (p. 77). Peut-être ne faudrait-il pas se contenter de faire le tour des cimetières, mais entrer aussi chez les vivants ! Non pas que la langue se porte bien, certes non, parlée par des gens des bourgs et de la campagne pour la plupart retraités, survivant dans l’enseignement et la culture avec mille difficultés et bien peu d’aides (ou plutôt des aides inversement proportionnelles aux efforts mis en oeuvre pour en assurer l’étouffement définitif). Mais si Jean-Marie Borzeix voulait vraiment, comme il l’affirme par ailleurs, donner une chance à la langue de son enfance, il faudrait qu’il commence par avouer qu’elle n’est pas uniquement parlée par les morts des cimetières et d’autre part qu’il en entreprenne la réhabilitation symbolique. Or sur ce point aussi, il fait tout le contraire. On retrouve en effet dans ses quelques pages le récit le plus commun sur la mort des patois dans nos campagnes, le passage de la diglossie à la langue unique : « J’ai vu mourir une langue. Au milieu du siècle dernier, dans les bourgs du plateau de Millevaches, les habitants changeaient de langue les matins de foire ; d’instinct, ils retrouvaient l’ancien temps en passant du français à la langue limousine parlée par tous les paysans menant dès l’aube leurs bêtes au champ de foire. Le patois avait le privilège d’être la langue de la terre, la langue d’avant l’école, d’avant l’émigration et la ville, la langue de l’enfance et des émotions » (p. 76). Hé bien non, ce récit n’est pas exact. D’abord, évidemment, il est faux de dire que les habitants « changeaient » de langue à la foire, car, pour la plupart, bien sûr, lo feirau n’était certes pas le seul lieu d’expression, et cela reste vrai aujourd’hui pour les personnes âgées, ici en très grand nombre, qui parlent encore. Il est aussi réducteur, simpliste, convenu de faire du « patois » la langue du passé, de la terre, de la campagne, de l’enfance et de l’émotion avec, en creux, la réciproque : le français comme langue du présent et de l’avenir, de la ville, de l’industrie, de l’âge adulte et de la raison. Ces pseudo-évidences, souvent partagées dans les milieux occitanistes, rendent d’emblée vaine toute forme de réhabilitation symbolique de l’occitan comme langue à part entière. L’identification de l’occitan à la vie campagnarde, en particulier, est tout à fait abusive : pour le limousin, par exemple, le processus de perte de la langue n’a précédé en ville que d’une courte génération, comme l’attestent les entretiens que nous réalisons dans les quartiers des Ponts à Limoges (bienvenue sur le site http://ponticauds.org !). Pendant des siècles, l’occitan fut tout autant une langue urbaine, liée à une grande partie des activités économiques et de la vie culturelle des villes. Il n’est ainsi pas fondé de lier le sort de la langue à celui de la civilisation paysanne, qui plus est, de la paysannerie d’avant la mécanisation, comme le fit Borzeix durant l’entretien à France Culture, comme le fait si souvent Jean Dau Melhau, pourtant si bien informé de toute la littérature limousine. Cela revient à considérer que l’occitan est la langue naturelle de l’agriculture à l’ancienne, qui bien sûr perd tout son sens et sa raison d’être avec l’exode rural et la mécanisation. Ces affirmations, absurdes d’un point de vue linguistique, sont démenties par l’histoire longue de l’occitan et de sa littérature, mais aussi par le fait incontestable que la langue la plus proche de l’occitan (au point que l’on peut très bien soutenir qu’il s’agit de la même), le catalan, est aujourd’hui sinon sauvé, en tout cas en bonne voie de l’être, parce que les locuteurs ont précisément refusé l’assimilation fataliste de leur langue à l’agriculture du néolithique ( !) et se sont donné les moyens politiques de la promouvoir comme langue à part entière, et non comme un idiome intrinsèquement dépendant du travail de la terre.

Il faut reconnaître à Jean-Marie Borzeix un minimum de conscience culturelle, qui évoque les troubadours, mais il n’y a pour lui de littérature occitane que pour la plus grande gloire du français : « Ce patois si répandu n’était pas n’importe quelle langue. Avec ses infimes et infinies variantes selon les cantons, c’est la vieille langue limousine dans laquelle le troubadour Bernard de Ventadour a composé quelques-uns des premiers et des plus beaux poèmes de la littérature française, à l’époque lointaine où celle-ci s’écrivait en deux langues. On apprend cela dans les bons manuels » (p. 76). Les bons manuels sont donc ceux qui nous apprennent que les troubadours appartiennent au patrimoine de la littérature ... française ! Cette appropriation rétrospective, infondée sur le plan linguistique (à dissocier, bien sûr, de celui de l’influence effective des oeuvres) n’est pas nouvelle, et montre en l’occurrence le seul bon usage possible de la langue et de la culture occitanes : enrichir et conforter les mythes fondateurs de la francophonie. On notera d’ailleurs que Ventadour est le seul auteur cité dans ces Carnets d’un francophone, comme si entre lui et les paysans des années cinquante, il n’y avait rien, ou du moins rien de notable. Et pour cause ! Si Borzeix avait par exemple cité le nom de Delpastre, il aurait dû reconnaître l’existence d’un poète de premier ordre d’expression limousine (et, par ailleurs, d’expression française), qui a déployé toute son oeuvre à une époque où, selon son dire, la langue était déjà éteinte.

De sorte que notre francophone résolu n’est guère crédible lorsqu’il semble appeler à une très improbable récupération des « langues régionales » (on notera toutes les hésitations du vocabulaire). Il s’agirait en fait de réutiliser (comment ?) les dépouilles de ces idiomes que le français a tués, non pour les parler à nouveau, mais pour accroître les chances de survie de notre belle langue nationale à vocation universelle : « ... elle dispose de beaucoup d’atouts pour échapper dans le siècle qui vient au sort des langues régionales dont elle a provoqué l’extinction presque totale. On peut même rêver. Pourquoi les habitants de plusieurs provinces de France, devenues monolingues comme la mienne, autrement dit secrètement orphelines, ne recouvreraient-ils par une partie de leur mémoire linguistique disparue ? Ils seraient ainsi en connivence avec les habitants des pays francophones où les langues s’épient, s’attirent, s’engrossent, se fécondent. Une résurrection des langues régionales, nécessairement ténue, ne menacerait plus le français, qui règne désormais sans partage dans l’hexagone, mais stimulerait ses réflexes, ses muscles, sa vitalité, comme ailleurs dans l’archipel francophone » (p. 77-78). Mais comment ne pas voir, comme un nez au milieu de la figure, qu’un tel projet se condamne lui-même ? En effet que sous-entend ce discours ? Que les langues régionales pourraient - on peut toujours « rêver » - servir à revitaliser le français, parce que leur résurrection ne saurait être que « ténue » (qu’est-ce qu’une résurrection « ténue » pour une langue ?) et donc inoffensive pour le français, et cela parce que précisément, elles sont déclarées mortes et jugées réutilisables uniquement dans l’optique de la fécondation de la langue nationale menacée de consomption et de dessèchement. Il n’est donc pas étonnant que ces propos n’ouvrent à aucune espèce de considération sur les politiques linguistiques existantes et souhaitables. La naïveté (feinte ?) de l’auteur est à ce sujet confondante, comme le montre, à mon avis, les lignes qui suivent immédiatement le chapitre sur la langue des cimetières. Il regrette en effet le peu d’engouement des « français de souche » pour les langues indigènes des « pays francophones du Sud » et note que très peu « s’aventurent aujourd’hui à apprendre l’arabe au lycée et à l’université » (p. 78), mais il ne pose aucune question sur l’offre réelle d’enseignement, voisine de zéro. Pire encore, il ne se demande même pas si les populations de culture maghrébine ne devraient pas légitimement pouvoir bénéficier elles aussi, et en France même, d’un enseignement de l’arabe (dialectal et/ou classique) ou du berbère aux côtés du français. C’est qu’il y a bien des tabous qu’un francophone émérite ne saurait transgresser sans déroger à la religion de la langue unique (car c’est bien de cela qu’il s’agit au fond, malgré les déclarations de principe). Par exemple cesser de dire « patois » pour désigner les langues régionales (un terme qui n’a aucune pertinence linguistique, de pure (auto)dénigration sociale), ou pire encore, reconnaître que ces langues ne sont pas encore tout à fait mortes et qu’il y aurait sans doute des mesures politiques d’urgence à prendre pour leur revalorisation, leur enseignement et leur présence dans les médias.

Jean-Pierre Cavaillé

D’autres « còps de gula » de Jean-Pierre Cavaillé sur http://taban.canalblog.com/

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